We are so back
Angoulême ou pas, janvier est le mois de la BD
Le mot de la patronne
Pas d’Angoulême ? Pas de problème. Ce n’est pas parce que le FIBD a fini par imploser que la bande dessinée n’existe pas en ce mois de janvier. Il faut saluer le travail colossal qu’ont fourni des centaines d’autrices pour faire naître le girlcott et ses Fêtes interconnectées de la BD, réseau d’événements qui se tiendra partout en France et au-delà avec un programme très alléchant. En Charente, la mairie sauve les meubles de justesse en s’appuyant sur le tissu d’artistes locaux pour proposer un “Grand off”. Dans le même temps, tout le monde travaille d’arrache-pied pour façonner un nouveau Festival, dès 2027 (peut-être pas en janvier me dit-on dans l’oreillette).
En dehors de ça, la BD ne perd pas de sa vitalité. Ce mois-ci, on a parlé genre et mangas au musée Guimet, écouté Rei Yoshimura, commissaire d’exposition du Centre National d’Art de Tokyo, au sujet de l’histoire du shojo à la Maison de la Culture du Japon, profité de ce doux spectacle dans lequel Loïc Sécheresse s’est fixé le sacerdoce de dessiner de nombreux chevaux, assisté à la projection du “Cannibale de Milwaukee”, documentaire produit par Arte autour de la création du culte “Mon ami Dahmer” de Derf Backderf. BD sans modération année 2, c’est parti.
1x Franck Bondoux
Fred Felder, alias Franky Baloney, a fait partie de la valse des directeurs artistiques du Festival d’Angoulême après le départ de Stéphane Beaujean en 2020. Il a tenu une dizaine de mois, un record de brièveté, mais avec tout de même le temps d’apparaître en scaphandrier dans cette vidéo surréaliste et de voir l’édition 2021 annulée pour cause de Covid. Les dessous de ce fiasco sont exposés dans “Moi, Franky, drogué, prostitué, directeur du festival de la bédé”, avec le concours du dessinateur Bernard Khattou. Un album qui inaugure la collection BD Vengeance, après BD Cul et BD Cœur. Le ton est donné.
Voilà “Franky” recruté, contre toute attente, par un certain “Monsieur Bondox”, directeur du Festival d’“Angougou” – nul besoin d’être un génie pour reconnaître Franck Bondoux, directeur de 9e Art+, entreprise organisatrice du Festival dont les dysfonctionnements décriés sans relâche ont abouti à la situation actuelle. Ce que décrit Felder, c’est une structure particulièrement avare de son budget et haïe par l’ensemble de la profession. La conséquence de la personnalité de “Bondox”, qui saoule régulièrement son monde à base de métaphores commerciales ineptes, manque de clairvoyance quant à la pandémie et n’a aucune patience en ce qui concerne la programmation artistique. Dommage, on aurait bien voulu voir les idées de “Franky” prendre forme : des expos sur Carlos Gimenez (“Paracuellos”) ou Gilbert Shelton (“Freak Brothers”), une brocante tenue par des auteurs.
Cette BD façon Peanuts dopée au cradingue est très instructive pour en savoir plus sur ce Festival qui patine depuis si longtemps. Il est possible, hélas, que tout le monde ait d’ores et déjà tourné la page.

IA pas de lézard
Ce mois-ci, on a aussi eu le temps de célébrer Morgen, la branche BD des Nouveaux Editeurs – toujours une bonne nouvelle la naissance d’une maison d’édition. Morgen commence très fort, avec deux albums aux niveaux de dessin impressionnants : “Train de nuit dans la Voie lactée” d’Adrien Demont et “Terre ou Lune” de Jade Khoo (sortie 4 février). On aura sans doute l’occasion de revenir sur le fond de ces livres, mais en attendant, j’aimerais souligner un détail important : les deux finissent par un logo “Handmade” en forme de V de la Victoire. Renseignements pris, il s’agit d’un label open source, gratuit et non lucratif créé par l’éditeur Sullivan Rouaud. Il peut être utilisé sur n’importe quel support afin de prouver que l’artiste n’a pas eu recours à l’IA. A noter l’astuce de Morgen : faire redessiner le picto par ses auteurs.
Le label “Fabrication humaine” fonctionne selon le même principe. Il est soutenu par de nombreux auteurs de BD, dont Colin Attar, Isabelle Maroger, Carole Maurel ou Mathieu Bablet. Citons aussi la comédie pâtissière “Frangipane”, parue le 2 janvier, que Hervé Bourhis conclut par la mention : “Nulle IA n’a été utilisée”. Pourquoi ? Il répond à BD sans modération :
“Je passe de six mois à un an à temps plein sur mes bandes dessinées faites à la main, et je suis ulcéré de voir que des gens se disent artistes en promptant. Un artiste ne reçoit de satisfaction que dans l’effort, dans le fait de trouver soi-même des solutions à ce qui semble impossible. Je veux que la création artistique reste un artisanat, le plus loin possible des milliardaires de la Silicon Valley.
C’est aussi un clin d’œil à l’album ‘A Night at the Opera’ de Queen, dans le livret duquel est écrit ‘No synth’. Ils étaient très fiers d’avoir fait cet album incroyablement complexe sans l’aide d’un synthétiseur.”

Télégrammes
“Jeffrey Dahmer surgit sans cesse là où on ne l’attend pas” : interview en vidéo de Derf Backderf, réalisée avec mon collègue Julien Bouisset.
Scott Adams, le dessinateur de “Dilbert” est mort. Il avait fait sensation avec sa BD sur le travail – la représentation d’un RH en diablotin sera toujours valable – avant de vriller dans des saillies réactionnaires. Toujours assez fascinée par ces gens qui pourraient couler des jours heureux en se roulant dans leurs droits d’auteur s’ils savaient tenir leur langue (👀 JK Rowling).
Je ne sais pas si c’est la première fois, mais c’est assez rare pour être noté : “le Masque et la Plume” a débattu d’une BD, “Astérix en Lusitanie” de Fabcaro et Didier Conrad. C’est amusant d’entendre un critique s’émerveiller du luxe du dossier de presse (4 pages en papier glacé dans mon souvenir). Attendez qu’il découvre les kits presse des mangas…
Dans le genre grand public, Riad Sattouf a été reçu par les YouTubeurs McFly et Carlito, dont il a parfaitement saisi l’essence dans un croquis.
Une émission très instructive menée par Denis Bajram, auteur et coordinateur des États Généraux de la Bande Dessinée, pour se remettre les idées en place quant à l’avant-crise à Angoulême, le pendant et l’après.
L’auteur de BD et dessinateur de presse Mana Neyestani sur la vague de protestations qui secoue l’Iran. J’en profite pour souligner que, s’il y a bien un moment pour lire “Persepolis” de Marjane Satrapi, c’est maintenant. Non seulement c’est un excellent témoignage sur la dictature des mollahs, mais c’est aussi une excellente BD tout court. La preuve.
Vis ma vie de nièce d'Edika, par Melaka.
“Le monde n’a pas changé depuis que j’ai arrêté de boire, il est toujours aussi pourri, mais j’ai décidé de le regarder autrement. C’est la grande nouveauté de ma vie : il y a de la place pour la positivité” : Terreur Graphique interviewé par mon cher collègue Henri Rouillier, à l’occasion de la parution de “L’Addiction, s’il vous plaît !” (Casterman).
Les éditions Ki-Oon fêtent les dix ans de leur bureau japonais. Dans une interview passionnante, Kim Bedenne, responsable, détaille la façon dont le processus délicat d’aller chercher des auteurs de manga à la source s’est progressivement mis en place.



